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I
De
tous temps et dans toutes les
régions du globe, l’homme a trouvé dans
les cours d’eau un support adapté pour
un déplacement aisé et sans trop
d’encombres. Il lui suffisait juste d’inventer
l’outil qui allait avec. Passée la
période des radeaux à la flottabilité
douteuse ( et dont la rupture des liens d’origine
végétale assurant la liaison
des troncs condamnait trop souvent le barreur à assurer sa
survie dans le
courant en surnageant au milieu d’un jeu de Mikado
géant) l’homme s’empara de
son herminette et se tourna vers un arbre au fût rectiligne
qu’il évida du
mieux qu’il pu : la pirogue était
née. Des esprits moqueurs pourraient
ajouter que l’abreuvoir à bétail aussi,
mais nous nous en garderons.
Les premières embarcations taillées
dans le bois avaient de telles qualités de
flottabilité et de résistance au
pourrissement qu’elles devinrent le mode de transport
privilégié des riverains
des rivières ou des océans. On en trouve encore
l’usage dans bon nombre de
parties un peu reculées du monde. Leurs dimensions
ancestrales sont plus ou
moins adaptées aux particularités de la
rivière locale et chacune d’entre elle
révèle dans sa forme les indications relatives
à sa fonction : transporter un
homme ou deux, avec le produit de sa pêche ou de sa chasse en
disposant d’un
tirant d’eau et d’un encombrement minimum pour
naviguer sur des fonds de niveau
variable, le tout en disposant
d’une
manoeuvrabilité maximale. C’est cette forme qui au
fil du temps (et des
rivières) allait
donner naissance à
toutes sortes d’embarcations
légères : balsa des peuples uros du lac
Titcaca, gommier des mers Caraïbes, Piragua antillaise, doris, coracles, tomols, kayak groenlandais, canoas
mexicains et
cannow des indiens de Virginie qui allaient devenir canoë en
traversant
l’Atlantique.
L’homme n’ayant, pour ainsi dire,
jamais été fichu de marcher sur l’eau,
la pirogue compense son handicap et lui
permet d’exploiter la rivière aussi
sûrement qu’il va à la chasse en
forêt ou
qu’il gravit une colline à pied. Une pirogue porte
la signature de sa
tribu : hauteur de la poupe, forme des fonds, largeur des
bordages,
essence employée, traces des outils utilisés
à sa fabrication, décorations
faites sur les flancs ainsi qu’une multitude de
détails permettent à l’œil
averti de déterminer avec précision
l’origine d’un bateau.
En matière de propulsion, si la
pagaie des débuts s’est
avérée être l’artefact le
plus rationnel, on s’est vite
aperçu que pour augmenter son efficacité il
suffisait de multiplier le nombre
de rameurs (dans la petite colonie du Honduras, on trouvait des
canoës
propulsés par huit hommes) et pour étendre son
rayon d’action, de s’adjoindre
les efforts d’une voile ; auquel cas,
l’ajout d’un balancier n’est pas
superflu et permet d’envisager de doubler les embouchures
pour gagner le large.
Aujourd’hui les pirogues à voile latine et
à balancier des pêcheurs vézos du
sud de Madagascar continuent à parcourir près de
quatre-vingt kilomètres par
jour en pleine mer tandis que bon nombre de pirogues comme celles qui
remontent
au cœur de la jungle amazonienne ou que l’on croise
sur le Mékong se sont
acclimatées à la charge d’un puissant
moteur hors bord, alors même que leur
dessin initial était loin de prévoir un tel mode
de propulsion. Peu
d’inventions humaines mise à part la roue peuvent
se targuer de s’adapter aussi
bien à toutes les époques.
Les premiers canoës de loisir ou
d’expédition apparus au début du
siècle précédent ont donc pu
bénéficier de
plusieurs siècles de tâtonnements et de recherches
empiriques. Il a suffit à leurs
constructeurs d’appliquer les recettes mises en pratique aux
quatre coins de la
planète. Seule innovation par rapport à une
pirogue, la construction en
éléments juxtaposés plutôt
que par suppression de matière. Foin d’herminette
ou
de hache, place à la construction. Le gain en poids,
l’esthétique, le respect
de la jauge s’en sont trouvés
facilités, en revanche la fragilité
apparaît
comme un phénomène nouveau, plus question de
foncer sur la rive pour s’arrêter,
il faut désormais savoir atterrir en douceur, le coup de
pagaie devient plus
étudié, plus fluide et étonnement plus
efficace, le bateau fait aussi l’objet de
soins plus marqués. L’histoire retiendra que ce
sont les indiens a
avoir perçu la nécessité de
construire léger en recouvrant une armature de peaux de
bête ou d’écorces de
bouleau rigidifiées et épaissis par plusieurs
couches. Quant aux esquimaux,
faute d’arbres sur pieds, la peau enduite de graisse de leurs
kayaks était tendue
sur un squelette fait de bois d’épaves qui
s’échouait sur les rivages de
l’arctique, poussé par les courants marins.
Le
canoë de cèdre ou de frêne
latté de nos arrières grands parents
s’inscrit donc dans une continuité
créative de l’homme, cette pirogue moderne
n’est autre que l’aboutissement d’un
savoir-faire humain, une quintessence des connaissances acquises par
l’expérience,
les possibilités du moment, les goûts et les
besoins. La fonction et la forme
étant toujours intimement mêlées.
De même que le cheval a été promu
du rang de moyen de locomotion à celui de
matériel de loisir, les pirogues que
l’on rencontre désormais dans nos pays
industrialisés ont troqué leur nom
contre celui de canoë ou de kayak et ont perdu toute vocation
utilitaire ;
pourtant les kayakistes modernes se penchent
légèrement en avant comme leur ancêtres
esquimaux pour trouver l’équilibre et le geste
auguste des canoéistes est la
copie conforme des hommes qui vinrent à la rencontre de
Christophe Colomb au
cœur des Caraïbes. En revanche, les formes et les
matériaux employés n’ont plus
grand-chose en commun : les tissus de fibres de verre,
à base de Kevlar ou
de carbone n’allient pas seulement résistance et
légèreté, ils se réparent
en
un tour de main et sont d’une longévité
sans limites. Le canoë ne glisse pas
seulement sur l’eau, il avance sans bruit depuis la nuit des
temps, et tant
qu’il y aura des rivières et des hommes pour aller
dessus, il tracera son fin
sillage, tissera sa vague au milieu des nénuphars ou de la
mangrove, déboulera
les torrents alpins, conduira chasseurs ou ornithologues au plus
près de la
faune… Bref, un dernier coup de pagaie pour
terminer : le canoë n’est pas
prêt de rejoindre les grands fonds.
II
Bien avant la première médaille
de l’Equipe de France aux jeux olympiques
d’Helsinki en 1952, le monde du canoë-kayak
se répartissait en deux familles, les amateurs
d’eau calme et les amateurs
d’eau vive. Ca n’a pas changé.
D’un côté des épreuves de
vitesse en ligne
droite sur 500 ou 1000 mètres, des bateaux
effilés et instables pour aller vite
sur une eau sans courant ni aspérité. De
l’autre des épreuves de slalom,
descente ou Freestyle dans des bassins dont les aficionados
apprécient le
tempérament en fonction de sa plus ou moins proche
ressemblance avec le
programme essorage de leur lave-linge (les rivières sont
classées en fonction
de leur débit et de leur difficulté sur une
échelle qui va de 1 à 6). Entre les
deux, le kayak de mer, plus propice à la
randonnée sportive et à la sortie
familiale qu’à la compétition, mais
néanmoins en proie à un développement
remarquable,
ou le kayak polo, moitié kayak, moitié basquet,
sport en plein essor qui offre
un spectacle explosif et coloré.
Les épreuves en eau calme, dites
de « courses en lignes » opposent
des séries de neuf bateaux sur des
lignes droites balisées. Les pagayeurs n’ont pour
seul objectif que de passer
la ligne d’arrivée avant les autres pour
accéder à la finale. La course en
Ligne requiert un sens de la glisse doublé d’une
capacité de vitesse que seul
un entraînement et une préparation
réguliers permettent d’atteindre. A cela, il
faut ajouter la synchronisation du geste pour les embarcations
multiples et un
singulier sens de l’équilibre chez les
Canoéistes (voir encadré).
Les
épreuves en eau vive réussissent
davantage aux champions français qui se placent
régulièrement en tête des
nations, Tony Estanguet, Wilfrid Forgues ou Franck Ardisson, en sont
les plus
parfaits illustrateurs. Trois épreuves types pour autant
d’embarcations
différentes : slalom, descente ou freestyle.
En
slalom, il s’agit de suivre un
parcours comprenant entre 18 et 25 portes à franchir sans
les toucher dans le
temps le plus court. Certaines portes doivent être
passées en marche arrière.
La
descente fonctionne selon un
principe simple : dévaler le plus vite possible une
rivière d’un point
amont à un point aval. Choix des trajectoires,
évitement des obstacles et
puissance des coups de pagaie font la différence.
La
haute rivière est une
discipline dans laquelle les kayakistes se frottent aux
dénivelés les plus
vertigineux et aux débits les plus violents, sur les
rivières classées sur le
plus haut échelon de l’échelle des
difficultés. Pas besoin de chronomètre, tous
ceux qui arrivent entier en bas ont gagné. Souvent
pratiqué au plus près de la
source des cours d’eau (d’où son nom),
ce jeu de fou pratiqué avec l’eau n’est
pas sans danger mais offre à celui qui le maîtrise
un sentiment unique de
communion avec les forces de la nature.
La
toute dernière discipline est
le free style où les riders s’affrontent sur les
rouleaux formés par le courant
pour effectuer toutes sortes de figures aux noms complexes et que seuls
un jury
expérimenté arrive à
déceler. Le tout sous des montagnes de décibels
de musique
techno et une ambiance très « post
moderne ».
De
toutes ces disciplines, la
première chose à retenir c’est
que :
Lorsque
le (ou les) rameur(s) se
propulse avec une pagaie simple, il est dans un canoë. Le
bateau s’appelle C1
lorsque le rameur est seul, C2 lorsqu’il pagaie avec son
frère ou un ami. C7
quand il emmène ses cousins.
Lorsque
sa (ou leur) pagaie (s)
est double, il est dans un kayak. Le bateau s’appelle K1 en
solitaire, mais il
existe aussi sous la forme de K2 ou de K4. Le kayak de course en ligne
possède
un tout petit gouvernail mué par les pieds du kayakiste.
Retenons :
un canoë-kayak, ça
n’existe pas. C’est soit l’un, soit
l’autre !
Le
canoë de course en
ligne : Quand un canoéiste croise un autre
canoéiste, fait rarissime dès
lors qu’il s’agit de canoës de course en
ligne, ils parlent de canoë à
l’exclusion de toute autre conversation. Et pour
cause : sport on ne peut
plus ésotérique, le canoë de course en
ligne est réservé à une sorte
d’ « élite »
dont les membres eux-mêmes sont infichus de
répondre à la question de savoir ce qui leur a
traversé l’esprit le jour où ils
ont eu l’idée de monter
« là-dedans ». Seul
sport au monde interdit
aux filles suite à des raisons dont on ne discute plus, le
« C1 de vitesse »
tel que nommé par les initiés qui du
même coup prennent le nom de
« céiste » est
particulièrement instable. Qui plus est, le pagayeur
se propulse en ramant toujours du même coté et
doit donc inclure dans son
mouvement une correction à peine perceptible qui lui permet
de continuer à
aller droit. Pour couronner le tout, la position, inventée
par les tchèques (on
dit aussi « canoë à la
tchèque ») est redoutable
d’inconfort. En
revanche, les sensations de glisse et vitesse pure sont incomparables,
la
pureté et la précision du geste quasi olympien.
On dit que pour aller vite et
droit dans un tel bateau sans tomber, il faut avoir grandi dedans.
L’allemand
Dietmer, médaillé d’or à
Athènes, est capable de se propulser à un bon
quatorze
kilomètres à l’heure dans un silence
abyssal. De quoi être convaincu que le
sport peut parfois confiner à l’art.
Merci
à Hervé Giraud pour toutes ces
précisions.
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